
L'opéra national de Munich a présenté récemment Masurca Fogo de Pina Bausch dans le cadre de ses BalettFestwochen. Quelle ironie de voir ainsi acclamée dans une salle aussi prestigieuse que conservatrice, celle qui pendant longtemps n’a trouvé que hors d’Allemagne un public sensible à son travail…
De l’ironie certes, comme dans toute son œuvre, mais aussi une profonde émotion à retrouver cette compagnie orpheline depuis maintenant un an, jouant sans le regard intraitable de son mentor. Pourtant, la précision, l’exigence et l’implication des danseurs sont restées sans faille, hier comme un devoir, aujourd’hui comme un hommage.
Masurca Fogo date de 1998 et appartient à cette série de pièces du tournant des années 2000, fortement influencées par les voyages de la compagnie, et formellement marquées par l’utilisation de projections vidéo géantes, plongeant l’espace scénique dans un vertige de couleurs, de figures et de paysages. Beaucoup lui ont alors reproché un côté carte postale dans l’évocation d’un exotisme parfois naïf. Courte vue de ceux qui n’ont malheureusement connu que la dernière époque de son itinéraire artistique. En effet, ce n’est pas un hasard si chacune des créations porte le sous-titre “Ein Stück von Pina Bausch”, terme qui, en allemand, désigne à la fois une pièce au sens théâtral, mais aussi un morceau, au sens purement matériel. Chaque spectacle est donc le fragment d’un ensemble beaucoup plus vaste, le “grand œuvre” de Pina Bausch en quelque sorte, qui parcourt toute sa vie et débute en 1974, lorsqu’elle créa le Tanztheater à Wuppertal. C’est bien dans cette perspective que doit se comprendre une pièce comme Masurca Fogo et celles qui l’ont suivie.
Pina Bausch est née avec la Seconde Guerre mondiale. Elle a grandi sur les ruines de l’abomination nazie, dans la désolation d’un pays détruit (la région de la Ruhr en particulier), ce qui a largement nourri la noirceur de ses premières créations à la fin des années 1970. Plus encore, la perte de son compagnon, le décorateur Rolf Borzik, en 1980, est venue ajouter le voile du deuil aux douleurs de la mémoire. Ainsi des pièces comme Blaubart, Kontakthof ou 1980 distillent une atmosphère sourdement désespérée, empreinte de désamour et d’un fatalisme poignant, quand elles ne sont pas tout simplement déchirantes comme Café Müller ou Nelken. Cette dramaturgie profondément mélancolique et d’une cruelle lucidité a ainsi fait sa réputation et son succès. Puis avec le temps, l’âge aussi sans doute, et une certaine forme de distance, le regard de Pina s’est peu à peu détaché d’elle-même pour s’ouvrir à d’autres cultures et d’autres horizons, à l’inépuisable beauté du monde, loin de notre vieille Europe névrosée. Ainsi, le Portugal de Masurca Fogo – créée à Lisbonne – la mène jusqu’au Brésil et au Cap Vert, à travers sa fascination pour ces peuples joyeux malgré leur misère et dont l’irréductible optimisme déjoue l’indigence au son électrisant de la samba. Sans la moindre complaisance, le spectacle se laisse alors envahir par la sensualité et l’euphorie qui transcendent le malheur, faisant triompher la vie au-delà des larmes, dès que le regard cesse de s’apitoyer.
Sans doute est-ce l’unique message de ces pièces tardives, débordantes d’énergie, enchaînant les saynètes tour à tour nostalgiques ou burlesques, pleines d’éclats de rire, de violence, d’affection, d’images immenses, fortes et sublimes qui restent gravées dans nos mémoires.
Pourtant, la gravité du passé s’imprime en filigrane grâce aux danseurs qui, pour une grande partie, ont accompagné la chorégraphe durant toutes ces années. Dans leur corps, dans les gestes qu’ils ont créés, appris et travaillés inlassablement, se lit toujours cette histoire bouleversante et magnifique qu’ils ont écrite sous le regard tendre et inflexible de Pina. Sur scène, ils s’appellent par leur prénom, se racontent au public et, au fil des spectacles, nous deviennent familiers, presque intimes. Cette extraordinaire empathie fait également partie de la magie du Tanztheater, qui ne pourrait exister sans ses interprètes. Ils sont aujourd’hui la mémoire vivante de cette expérience hors du commun et assurent cette charge avec autant de grâce que de gravité. C’est pourquoi, aujourd’hui plus qu’hier, ils sont des personnes infiniment précieuses, de ceux qu’au Japon on nomme Trésors Vivants.
Arnauld Visinet
Le Tanztheater Wuppertal présentera Nelken du 15 au 20 septembre 2010, dans le cadre de la 14e biennale de la danse à Lyon.
www.biennaledeladanse.com
www.pina-bausch.de